Les Lefroid de Méreaux sont une famille d'artistes et de musiciens dont deux générations au moins s'illustrèrent à Paris.

Nicolas-Jean Lefroid de Méreaux (1745-1797) composa nombre d'oratorios et motets ainsi que des opéras (Oedipe à Thèbes, le Retour de tendresse [Paris, Duchesene, 1774]), un motet sur le Samson de Voltaire et des choeurs pour Esther de Racine.

Nicolas-Jean Le Froid de Méreaux : gravure de S. N. Miger, d'après un dessin de C. N. Cochin de 1781 [source : Gallica]

 

Son fils, Jean-Nicolas, fut organiste et pianiste et écrivit des sonates pour piano.

 

Jean Amédée, fils de Jean Nicolas, fut aussi musicien virtuose et compositeur reconnu. Il s'installa à Rouen en 1835, et y devint, par son génie et son rayonnement, le moteur de la vie musicale de l'époque. Une rue porte son nom à Rouen.

Jean-Amédée Le Froid de Méreaux : gravure (nd, ni) et photographie (nd, Bertsch et Arnaud) [source : Gallica]

Le dictionnaire des pseudonymes de Georges d'Heylli (1869) précise :

La biographie de Marmontel qui suit retrace sa vie :

 

AMÉDÉE MÉREAUX

Compositeur et musicien

né à Paris, le 18 septembre 1802 – décédé à Rouen, le 25 avril 1874

_____

 

Ce n’est pas sans une émotion légitime que j’écris le nom de l’homme éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais esquisser le portait. A ma sympathie confraternelle pour l’artiste se joint ici un souvenir tout personnel, celui d’une coïncidence singulière qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même bifurcation de la route. Il y a quarante ans, j’ai été sur le point de me fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée Méreaux qui, las de ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s’établir dans la grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-la au même tournant de la carrière, et maintenant je me retrouve seul devant une tombe pour rendre un dernier hommage a l’émule, au compagnon qui n’est plus.

Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802, appartenait à une famille d’artistes. Son père, organiste a l’Oratoire, était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les célébrité musicales de l’époque ; il a écrit des œuvres nombreuses pour l'orgue et le piano. Le grand-père d'Amédée Méreaux, né à Paris en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière musicale va de 1767 à 1793 ; on lui doit les oratorios d'Esther et de Samson, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras ; il fut professeur à l'Institut National de musique, premier type du Conservatoire. Quant à la mère d'Amédée Méreaux, c'était la fille du président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous Lamoignon de Malesherbes.

Amédée Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une éducation littéraire très-soignée, tout en commençant le piano avec son père et en prenant, dès l’âge de dix ans, les leçons d'harmonie de Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des conseils. Le goût prédominant du jeune Méreaux pour la musique s'affirmait chaque jour davantage, mais ses parents surent conduire de front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s’abriter sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix.

Après avoir terminé ses classes, Méreaux reprit le contrepoint et la fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer par la publication de plusieurs œuvres chez Richault père : une polonaise, op. 3, eut plusieurs éditions. Les premiers succès de Méreaux comme virtuose et professeur permirent à son ami et camarade de lycée, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux. A cette époque, Méreaux eut l'honneur d'être admis aux réunions si recherchées de madame Récamier ; il fut même le professeur de piano de la reine de l’Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit fin à ces relations. L'aristocratie du faubourg Saint-Germain dit adieu pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et en Angleterre.

Pendant son séjour sur le sol anglais, Méreaux fit deux saisons de concert avec mesdames Malibran et Damoreau. En 1832, il exécuta plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le Pré aux Clercs ; c'est également à cette époque que j'eus occasion d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son jeu, brillant et très-correct, tenait plus de l'école allemande que de l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante expression. Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, Méreaux eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans le monde artiste de brillants souvenirs.

En 1835, Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se fixer à Rouen, où il conquit rapidement la sympathie universelle. Sa première pensée fat un hommage à la mémoire de Boïeldieu, dont il avait été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur ; sous son inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent organisées pour enterrer le cœur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, Méreaux était estimé non-seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur, mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en donner des preuves irrécusables aux séances spéciales qui eurent lieu au Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir est resté dans la mémoire des dilettanti de l'époque. Appelé plus tard à rédiger le feuilleton musical du Journal de Rouen, Méreaux donna à cette revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses critiques étaient d'un grand poids auprès des artistes, dont il se trouvait le juge à peu près souverain.

Méreaux avait un goût très-prononcé pour l'enseignement, non par pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience, ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître précieux à consulter. il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui tous reproduisent dignement les belles et sérieuses qualités de leur professeur. Plusieurs noms me sont particulièrement connus: madame Tardieu, née Charlotte de Malleville, mesdemoiselles Clara Loveday, Charité, Lecomte, Vézinet ; madame Samson, madame A. Méreaux, l'artiste de talent et de cœur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats les dernières années de sa vie; MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein, Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également suivi les leçons de piano et de composition de Méreaux.

J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à des gens du métier, trop enclins, d'après une partie du public, à préconiser une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l’égard ou à l’encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le premier devoir de la critique est d'être juste, de n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas que les critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs jugements et les baser sur des exemples solides? L'appréciation des œuvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs érudits: les œuvres d'art demandent également à être discutées par des artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise.

Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant toujours ses jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions, marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie. Son nom comme critique prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des spécialistes éminents, E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Gevaert, Gautier, Oscar Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. Il ne peut donc y voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux aussi, discuté ex professo les grands principes de la peinture. S'il y avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les, règles les plus simples.

Méreaux était, du reste, non-seulement un musicien lettré, mais un érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture intellectuelle qui manque à trop d'artistes et dont l'absence nuit à l’élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. Méreaux a traité avec une grande supériorité toutes les questions qui se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mœurs et son action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les hautes tendances du critique et du penseur.

Admis à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, en 1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très-rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au caractère comme à l'érudition de l'artiste.

Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très-variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de jugement. Ses compositions comprennent plus de cent vingt numéros d’œuvres de caractères et de styles différents: deux messes solennelles, des cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chœurs pour l'orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, œuvre considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à côté du Gradus ad Parnassum de Clémenti. Méreaux est d'ailleurs resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d’audace et d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève docile de Clémenti, de Cramer, d'Hummel et de Moschelès.

La première messe de Méreaux fut exécutée en 1852 à la cathédrale de Rouen. Cette œuvre obtint un très-grand et très-légitime succès. A l'issue de l'exécution, l'archevêque, Mgr Bailleul, envoya au compositeur la Vie des Saints qu'il avait chez lui et qu'il lisait habituellement avec les lignes suivantes :

" A monsieur Amédée Méreaux en souvenir du chef d’œuvre que nous venons d'entendre. "

La deuxième messe de Méreaux fut exécutée en 1866 au bénéfice de l'Association des artistes musiciens fondée et présidée par le baron Taylor. Le compositeur envoya pour la caisse de cette utile association la somme de 1,000 francs, produit de la quête. Les dames quêteuses étaient mesdames Pouyer-Quertier et Verdrel. Alphonse Karr envoya de Nice Un splendide bouquet pour la dame quêteuse à laquelle Méreaux donnait le bras.

C'est en 1885 que le critique-compositeur est attaché à la rédaction du Moniteur universel. On lui doit tous les comptes-rendus concernant la musique à l'exposition universelle de 1867, et beaucoup d'autres articles remarquables sur son art de prédilection.

Amédée Méreaux fut nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1868 an moment du Concours régional et après avoir présidé le grand concours orphéonique.

La décoration de ce savant compositeur, de cet éminent critique, de ce savant érudit, qui fut à la fois président de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen et vice-président du congrès scientifique et archéologique réuni à Rouen sous la présidence de M. de Caumont, la décoration de Méreaux, dis-je, fut accueillie avec enthousiasme dans la ville d'adoption de cet artiste distingué. Un banquet lui fut offert dans lequel prirent place des amis, des élèves d'Amédée Méreaux, des notabilités artistiques et littéraires parmi lesquelles nous citerons MM. Clogenson, conseiller honoraire, Bouilhet, Gustave Flaubert, Lucien Dautresme, Charles Vervoitte. Répondant au toast plein de cœur du président du banquet, M. Frédéric Deschamps, Méreaux prononça ces paroles charmantes qui peignent en peu de mots le caractère et la vie du véritable artiste :

" L'âme de l'artiste est toujours mieux préparée aux luttes de la vie qu'à ses jouissances. Depuis quelque temps je ne vis que de sensations heureuses et vos félicitations ne sont ni les moins vives ni les moins douces à mon cœur. Et pourtant j'ai moins de force pour en supporter le plaisir, que je n'ai eu d'énergie pour entreprendre et réaliser les travaux par lesquels j'ai cherché à m'en rendre digne. "

J'arrive maintenant à la publication des Clavecinistes, ce monument d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier ordre qui comprend les Clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux et de génie qui ont tracé la voie, frayé la route aux compositeurs modernes, était une œuvre nécessaire et reste une belle œuvre. On y suit chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non-seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître.

La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue presque oubliée, on connue seulement des érudits. Il fallait un homme à la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une entreprise aussi considérable. Méreaux a accompli cette tâche en grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux, font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du forte-piano, et constituent un cours de littérature musicale que tous les artistes doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du possible.

Je vois encore cette figure sympathique d’Amédée Méreaux où s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable reflet de cette âme vaillante.

C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement profond d'une femme qu'il aimait avec passion et qui conserve pour sa mémoire un culte pieux d'admiration et de tendresse. Une angine de poitrine minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon, aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises fréquentes du mal et avait des paroles rassurantes pour ceux qui l'entouraient.

Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était devenu un fils adoptif de la cité normande et l'Académie, en le choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une fraternelle pensée pour faire à Méreaux les funérailles d'un grand musicien.

Le Journal de Rouen, qui s'honore de la collaboration d'Amédée Méreaux, s'est fait un devoir de publier un compte-rendu détaillé des obsèques de l'artiste à jamais regretté.

Nous lui emprunterons les lignes suivantes qui trouvent tout naturellement leur place dans cette notice.

" C'est au milieu des rangs pressés de la population, que le cortège funèbre où l'on remarquait tout ce que notre ville renferme d'illustrations et de notabilités, s'est mis en marche vers l’église Saint-Godard.

" Le deuil était conduit par MM. Bottentuit père, Bottentuit fils, et Clérot, beau-père et beaux-frères de M. Méreaux.

" Nous citerons dans l'assistance nombreuse qui venait ensuite : MM. Nétien, maire de Rouen ; Decorde, président de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, et adjoint au maire ; Lucien Dautresme, membre du conseil général. L'autorité préfectorale était également représentée.

" Nous signalerons encore les délégués de la presse musicale de Paris, des compositeurs, des musiciens, le directeur et des artistes du théâtre de Rouen ; des membres des Sociétés savantes ou artistiques de plusieurs villes voisines ; M. Poultier, le ténor populaire, pour lequel M. Méreaux avait toujours eu tant d'estime, MM. Olivier et Amédée Cazavan, les dignes fils de M. Cazavan, ancien rédacteur en chef du Journal de Rouen, l’un des plus intimes amis de notre regretté collaborateur.

" La musique municipale précédait le char. Au nombre des symphonies qu'elle a fait entendre, on a surtout remarqué une marche funèbre d'un grand effet, de la composition de M. Méreaux.

" Au départ de la maison, les cordons du char étaient tenus par MM. Nétien, Decorde, Lucien Dautresme et Léon Brière.

" A l’église Saint-Godard, beaucoup trop exiguë pour contenir la foule, les membres de la Société Boïeldieu et quatre-vingts jeunes enfants des écoles communales, conduits par M. H. Martin, maître de chapelle de Saint-Vincent ont chanté, avec une grande largeur d'exécution, le Pie Jesu et le Dies iræ, et M. Broquevielle a dit les solos avec une remarquable pureté de voix.

" M. Lamoury, qu'une vive amitié attachait à M. Méreaux, a joué sur le violon, à l'élévation, l'Hymne du Matin, une des dernières œuvres du maître.

" L'audition de ce morceau, où se traduisaient les sentiments de l'exécutant a vivement ému l'auditoire, ainsi que le trio : J'ai pardonné, de Schumann, pour violoncelle, violon et orgue, joué par MM. J. Duboscq-Lettré, Lamoury et Klein ; ce dernier, élève de M. Méreaux, et ancien organiste de la cathédrale.

" La musique du 28e régiment de ligne, conduite par M. Bardey, alternait avec ces différents morceaux d'harmonie.

" L'autorité militaire, en faisant participer le corps de musique du 28e à cette douloureuse cérémonie, avait voulu rendre hommage à l'éminent artiste que Rouen vient de perdre.

" Le corps, placé à l'entrée du chœur de l'église, était couvert de fleurs et de couronnes d'immortelles ; une de ces couronnes était offerte par la Société Boïeldieu. Un peloton du 28e faisait la haie, M. Amédée Méreaux étant chevalier de la Légion d'honneur. - Pendant le parcours de l’église Saint-Godard au cimetière Monumental, les cordons du char ont été tenus successivement par M. Ch.-F. Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen ; Oscar Comettant, président du Cercle de la Littérature musicale et dramatique ; Ch. Beuzeville, rédacteur en chef du Journal de Rouen ; Lamoury, Duboscq-Lettré, H. Martin, Madoulé, Camille Caron, Malebranche, Tony Visinet, Klein, Marguerin et Olivier Cazavan, sous-chef de l'exploitation des chemins de fer d’Orléans.

" Au cimetière, plusieurs discours ont été prononcés, par M. Decorde, président do 1a Société des Belles-Lettres, Arts et Sciences de Rouen et adjoint au maire ; par M. Lucien Dautresme, élève et ami de Méreaux ; par M. Beuzeville, rédacteur en chef du Journal de Rouen ; par M. Oscar Comettant. "

Nous voudrions que le cadre de cette esquisse biographique nous permît de reproduire ici tous ces discours qui renferment, autant pour l'homme privé que pour l'artiste, l'expression des plus honorables sentiments, des plus glorieux et des plus justes éloges; mais il faut nous borner. Nous nous bornerons donc à transcrire les paroles prononcées par M. Oscar Comettant :

" Messieurs,

" Je viens, comme président du Cercle de la Littérature musicale et dramatique de Paris, comme délégué des compositeurs et des écrivains spéciaux que j'ai pu voir depuis la fatale nouvelle, comme aussi de ceux de mes confrères que je n'ai pu rencontrer, et qui ne désavoueront pas mes paroles, adresser un suprême adieu au meilleur d'entre nous, à celui dont le nom respecté restera comme un symbole de modestie alliée au double talent de compositeur et d'écrivain.

" Amédée Méreaux s'est acquis dans la ville de son adoption, à laquelle il est resté fidèle jusqu'à la mort, une réputation qui, franchissant bientôt les barrières de la célébrité locale, a rayonné puissamment dans toute l’Europe. L'autorité de sa plume de critique, d'une extrême bienveillance, mais spirituelle à la fois et savante, égalait celle de nos confrères parisiens les plus en renom, et son génie musical avait résolu le problème de la décentralisation artistique. Ses œuvres, élaborées dans le calme inspirateur d'une tranquille et pieuse demeure, loin des agitations fiévreuses, au sein d'une famille qu’il chérissait et qui ne se consolera pas de sa perte, ses œuvres furent toujours recherchées avec empressement par les artistes, bien assurés d'y trouver, avec un choix de riches idées, la science des développements et l’emploi ingénieux d'une harmonie expressive sans exagération, souvent hardie, toujours correcte. C’était un musicien de forte race qui, pour vivre de la vie intellectuelle dans le doux isolement qu'il s'était créé, n’eut qu'à se laisser vivre, et, pour émouvoir les cœurs, qu'à demander au sien les nobles et pures émotions dont ce cœur était la source abondante.

" Je ne vous ferai pas, messieurs, la biographie de l'artiste éminent, de l'homme de bien dont nous accompagnons les dépouilles et que nous pleurons tous. Les pleurs répandus sur un cercueil disent éloquemment et saintement à ceux qui restent quel fut celui qui s'en va. Il sut aimer et se faire aimer, voilà pour le cœur. Quant à sa vie intellectuelle si admirablement remplie, j'arriverais trop tard pour vous rien apprendre, après les études publiées par les journaux de Rouen, justement fiers de rendre un éclatant hommage à celui qui fut une des lumières du journalisme rouennais et l'honneur de la critique musicale française. Disons seulement que Méreaux eut des aptitudes diverses qui se rencontrent bien rarement chez le même sujet au degré supérieur où il les posséda.

" Destiné au barreau par sa famille, il sortit du collège Charlemagne, ayant remporté un premier prix au grand concours de l'Université. La passion de la musique l'emporta, et ce fut de l'illustre Reicha qu'il acquit l'art du contre-point et de la fugue, ces assises de toute bonne éducation musicale. Il devint assez habile sur le piano pour mériter le titre de pianiste du duc de Bordeaux et, ce qui est plus significatif, pour parcourir triomphalement la France et l'Angleterre en donnant des concerts. Comme professeur, Méreaux a de nombreux états de services et, parmi ses élèves, nous citerons mademoiselle Clara Loveday qui se fit à Paris, il y a une trentaine d'années, une grande réputation de virtuose.

" Fétis, dans sa Biographie des musiciens, donne une liste déjà fort étendue des ouvrages composés par Méreaux ; mais il ne pouvait parler de ses dernières productions, les meilleures à notre avis. Avec ses soixante Études pour piano en cinq cahiers, avec son Quatuor pour instrument à cordes, son Grand Trio, sa Sonate élégiaque et ses Messes à grand orchestre, le principal ouvrage de cet infatigable travailleur, celui qui restera comme un monument d’érudition, de goût et de science, c'est sa Collection des Clavecinistes choisis, classés dans leur ordre chronologique, de 1637 à 1790, doigtés et accentués avec les agréments et ornements du temps, traduits en toutes notes et précédés d'un volume-texte grand in-8o, dans lequel se trouvent réunis les documents les plus complets concernant l'histoire du clavecin et des clavecinistes. Il ne fallait rien moins que le profond savoir du maître qui vient de s'éteindre pour entreprendre et mener à bonne fin un si long et si difficile labeur.

" Avec les illustres clavecinistes, trop peu compris de notre temps, Méreaux a élevé un piédestal à sa propre gloire et il y a désormais solidarité d'immortalité entre eux et lui. La postérité les confondra dans une admiration commune, et l'on peut dire que l'auteur des Clavecinistes est allé rejoindre ses aïeux dans les sphères radieuses, où planent leurs âmes de poëtes et de musiciens.

" Que vous dirais-je encore? Comme écrivain, il laissera, outre un nombre considérable d'articles de journaux, le remarquable discours qu’il prononça lors de sa réception à l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Rouen, dont il devait être plus tard nommé président.

" Ce discours éloquent avait pour sujet, bien digne de la muse de celui qui l'écrivit : la Musique et son influence sur l'Éducation morale des Peuples.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

" Messieurs, il arrive un âge où le sommeil, cette mort intermittente, n'est plus suffisant à réparer les faiblesses du corps et les défaillances de l'esprit; alors on désire le repos absolu, le sommeil éternel, et la mort est un besoin. Amédée Méreaux n'était pas arrivé à cet âge, et tant s'en faut ; il avait à peine soixante-douze ans, et sa forte constitution morale et physique nous promettait de le voir longtemps encore dans toute la plénitude de ses facultés. Il est mort, pourtant, quand tout renaît dans la nature, quand la terre se couvre de fleurs et d'odorants tapis verts, la couleur dont on a fait l'emblème de l'espérance ; quand les oiseaux chantent leur symphonie aérienne, que l'air est doux et que le ciel bleuit.

" Ah! me disait un jour Méreaux, que je ne meure pas avant le temps, et que je ne meure pas au printemps ! "

" Pauvre cher ami, il est mort avant le temps, et il est mort au printemps !... Hier encore, et pour communier musicalement avec sa belle âme, je jouais au piano la marche funèbre de sa belle Sonate élégiaque.

" Quatre vers de Victor Hugo servent d'épigraphe à cette douloureuse inspiration. Voici ces vers : ils seront, sur cette tombe ouverte, mon harmonieux et suprême adieu

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur;

Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. "

Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de leur tombe et dont la mort semble une exaltation !

A la nouvelle de la mort d'Amédée Méreaux, le Conseil municipal de Rouen a voté à l'unanimité la concession à perpétuité de dix mètres de terrain pour l'enterrement et l'érection d'un monument funèbre.

La ville avait fait don du terrain d’une valeur de 3,500 fr. ; une souscription fut ouverte pour l'érection du monument qui produisit 6,000 francs. Ces chiffres n'ont pas besoin de commentaires et disent assez haut l'estime qu'avait su mériter le virtuose, le compositeur éminent, l'écrivain distingué, triple et précieuse auréole. Deux grands concerts furent donnés au profit de la souscription, un par la société philharmonique, l'autre par des artistes éminents, accourus de Paris pour rendre un éclatant hommage au glorieux mort. Nous citerons MM. Alard, Lalliet, Bosquin, Poultier, mademoiselle Davann et une toute jeune pianiste, mademoiselle Vésinet.

Le nom d'Amédée Méreaux restera parmi ceux des maîtres dont la vie entière est un exemple et un noble enseignement.

MARMONTEL

 

Page d'accueil